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« Ces choses ont été écrites afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu. » (Jean 20,31)
Celui qui a cessé de croire en Dieu de tout son cœur, qui a perdu la foi enfantine en Lui, ne peut la retrouver qu’à l’aide de la raison ou d’un miracle accompli sur lui. Mais comme les incroyants en Dieu ne sont guère dignes qu’un miracle soit accompli sur eux par le Dieu qu’ils rejettent, il ne leur reste qu’une seule voie : parvenir à la foi en Dieu par l’intelligence.
La vie terrestre de Jésus-Christ, les miracles qu’Il a accomplis, Son enseignement, Sa mort et Sa Résurrection, puis la prédication désintéressée des Apôtres dans tous les pays du monde alors connu — voilà des événements historiques si considérables en eux-mêmes que les contemporains et les générations suivantes durent en parler et en écrire beaucoup.
Mais il y avait aussi des raisons particulières qui attirèrent l’attention du monde païen sur l’enseignement du Christ. Les Juifs, qui L’avaient crucifié et qui avaient crié devant Pilate : « Que Son sang soit sur nous et sur nos enfants » (Mt 27,25), envoyèrent (comme en témoigne Justin le Philosophe dans son Dialogue avec Tryphon le Juif, chap. 108) par toute la terre des hommes choisis pour proclamer qu’« une secte impie et sans loi était apparue par l’intermédiaire d’un certain Galiléen nommé Jésus, que nous avons crucifié, mais que Ses disciples L’ont enlevé pendant la nuit du tombeau où Il avait été déposé après avoir été descendu de la croix, et qu’ils trompent les hommes en disant qu’Il est ressuscité des morts et monté au ciel ».
Les Juifs, qui vivaient alors dans presque toutes les villes du très vaste Empire romain, aidaient ces hommes choisis et, de leur côté, répandaient les rumeurs les plus absurdes sur les chrétiens, afin de les faire passer aux yeux des païens indifférents aux questions de foi pour des sectaires dangereux et nuisibles.
Ces accusations provoquèrent des persécutions contre les chrétiens et forcèrent ces derniers, d’une part, à soutenir leurs frères faibles d’esprit et encore peu affermis dans la foi en leur envoyant des lettres (épîtres) de consolation et d’exhortation, et, d’autre part, à se défendre — non par les armes, mais par la parole et par la plume — contre les calomniateurs et les persécuteurs.
Bientôt, même parmi les chrétiens, apparurent des apostats de la foi prêchée par les Apôtres ; il fallut réfuter leurs faux enseignements…
Bref, dès la seconde moitié du premier siècle après la naissance du Christ, de nombreuses œuvres écrites durent paraître, et parurent effectivement, à propos des événements extraordinaires qui venaient de se produire. Ces écrits doivent être considérés comme les témoignages écrits de leurs auteurs ; et plus ils sont anciens, plus ils sont proches des temps apostoliques, plus ils sont précieux pour notre objectif.
Malheureusement, les persécuteurs acharnés, en livrant au supplice les confesseurs du Christ, détruisaient avec eux tous les livres chrétiens qu’ils leur prenaient ; c’est pourquoi peu d’entre eux ont survécu et sont parvenus jusqu’à nous. Et même parmi les rares œuvres des écrivains des premiers siècles du christianisme qui nous sont parvenues, nous ne pouvons retenir comme témoignages que celles qui sont reconnues comme ne suscitant aucun doute quant à leur authenticité et à leur attribution à l’auteur même dont elles portent le nom. Certains de ces écrivains sont des disciples directs des Apôtres — les hommes dits apostoliques — ainsi que des disciples des hommes apostoliques ; d’autres sont pour la plupart d’anciens païens, des hommes savants ayant embrassé la foi chrétienne à un âge mûr ; et enfin, les troisièmes sont des ennemis jurés du christianisme.
Parmi les écrits des disciples directs des Apôtres, ont été conservés : les épîtres de saint Barnabé, de saint Clément de Rome, de saint Ignace d’Antioche (le Théophore) et de saint Polycarpe, ainsi que des fragments des écrits de Papias de Hiérapolis chez Hégésippe, Irénée et d’autres.
Barnabé. Dans les Actes des Apôtres, il est question de Barnabé comme d’un ami et collaborateur de l’Apôtre Paul, qui avait également communion avec tous les autres Apôtres. Son épître, selon le témoignage de Clément d’Alexandrie (dont il sera question plus loin), écrivant à la fin du second siècle, était reconnue comme une épître apostolique authentique ; elle fut écrite, selon les historiens, dans la première décennie après la destruction de Jérusalem, c’est-à-dire entre 70 et 80 après J.-C. Dans cette épître se trouvent deux passages précis tirés de l’Évangile selon Matthieu — « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs à la repentance » (Mt 9,13) et « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus » (Mt 22,14) — et un passage de l’Évangile selon Luc — « Donne à quiconque te demande » (Lc 6,30). En citant dans son épître les paroles de Jésus-Christ « beaucoup sont appelés, mais peu sont élus », Barnabé ajouta « comme il est écrit » , attestant par là qu’il ne les avait pas empruntées à la tradition orale mais à une source écrite ; ce témoignage donne lieu d’affirmer que Barnabé connaissait les Évangiles selon Matthieu et Luc.
L’expression de saint Barnabé « comme il est écrit » , employée dans son épître, a été interprétée par les adversaires de l’authenticité des Évangiles comme une interpolation tardive du traducteur de l’épître en latin, mais Tischendorf a réussi à découvrir le plus ancien manuscrit grec sur parchemin de la Bible (connu aujourd’hui sous le nom de Codex Sinaïticus), qui contient tout le texte original grec de l’épître de Barnabé avec les mots « comme il est écrit » , alors que de l’ancienne traduction latine seules les cinq premières chapitres de cette épître étaient connus. La traduction latine de l’épître de Barnabé a été faite à partir du texte grec, et si le texte grec le plus ancien contient (comme l’a prouvé Tischendorf) les mots « comme il est écrit » , alors la tentative des adversaires de l’authenticité des Évangiles de saper la valeur de l’épître de Barnabé comme témoignage fiable s’effondre d’elle-même (voir l’ouvrage de Tischendorf « Quand nos Évangiles ont-ils été écrits » , publié dans la revue Travaux de l’Académie spirituelle de Kiev pour 1865, vol. 3, p. 186).
Clément de Rome fut baptisé du paganisme par l’Apôtre Pierre, qui, avant son martyre, le fit évêque de Rome ; sous l’empereur Trajan, il fut exilé à Chersonèse Taurique, pour travailler dans les carrières, puis exécuté par noyade en mer. Diverses œuvres qu’on lui attribue, connues sous le nom général de « Clémentines » , sont reconnues comme apocryphes, mais l’authenticité de ses épîtres aux Corinthiens ne fait aucun doute.
Dans sa 2e épître aux Corinthiens, écrite vers l’an 95, citant des passages des Évangiles selon Matthieu et Luc, il les accompagne des mots suivants : « l’Écriture dit » , ou « le Seigneur dit dans l’Évangile » . Bien que Clément ne cite pas les textes des Évangiles textuellement, cela ne diminue en rien la valeur de ses indications sur l’existence de l’Évangile à son époque.
Eusèbe, dans son Histoire ecclésiastique (3, 38), attribue à Clément la traduction du grec vers l’hébreu de l’épître de l’Apôtre Paul aux Hébreux.
Ignace le Théophore fut évêque d’Antioche de 67 à 107 après J.-C. Eusèbe et Jérôme attestent qu’il fut, avec Polycarpe et Papias, disciple de l’Apôtre Jean, et Jean Chrysostome dit qu’il eut une étroite communion avec les Apôtres, qu’il se trouva auprès d’eux, et qu’il reçut directement d’eux l’autorité épiscopale, devenant le successeur de l’Apôtre Pierre à Antioche (Saint Jean Chrysostome, Œuvres, vol. 2, p. 633).
Pendant la persécution des chrétiens, on désigna à l’empereur Trajan, venu à Antioche, Ignace comme le principal chef des chrétiens et le soutien de leur foi. Trajan exigea qu’Ignace renonce au Christ et offre un sacrifice aux dieux païens. Ignace demeura inébranlable dans la foi, pour quoi il fut condamné à mort, conduit à Rome pour cela, puis jeté dans le cirque pour être dévoré par les bêtes sauvages, afin de divertir un peuple moralement sauvage et rendu bestial.
De ses écrits parvenus jusqu’à nous, les chercheurs ont reconnu comme authentiques sept épîtres, écrites en 107, sur la route de Rome où il allait être exécuté.
Dans ces épîtres (voir Épîtres de saint Ignace le Théophore, édition de l’Académie spirituelle de Kazan, 1857), saint Ignace parle de l’Évangile comme d’un livre bien connu, l’opposant aux prophètes et aux Apôtres (c’est-à-dire aux épîtres des Apôtres). Ainsi :
Dans ses épîtres, pour confirmer ses opinions, saint Ignace cite souvent textuellement certains passages des Évangiles ; par exemple :
Les sept épîtres de saint Ignace nous sont parvenues en deux recensions : longue et abrégée. Nous avons cité ci-dessus des extraits de la recension abrégée, mais comme la recension longue a été et est acceptée pour l’épître authentique de saint Ignace par des autorités telles que saint Jean Chrysostome, saint Grégoire le Grand, saint Jean Damascène et K. Tischendorf, poursuivons les extraits de la recension longue des épîtres :
Sans donner d’autres extraits des épîtres de saint Ignace, contentons-nous d’indiquer les passages suivants des Évangiles qui se rencontrent dans ces épîtres :
- de l’Évangile selon Matthieu : 1,23 ; 4,23 ; 5,5.45.48 ; 8,17 ; 9,35 ; 12,33.40 ; 15,13 ; 19,12 ; 13,43 ; 22,40 ; 27,52 ; 28,19 ;
- de l’Évangile selon Marc : 11,25 ;
- de l’Évangile selon Luc : 10,16.27 ; 14,11.15 ; 17,10 ; 18,13.14 ; 22,31 ; 23,34 ;
- de l’Évangile selon Jean : 2,19 ; 3,8 ; 5,30 ; 8,29.46.56.58 ; 10,11 ; 11,25.26 ; 12,32 ; 13,34 ; 14,6.24 ; 16,13.14 ; 17,3.4.5.6.11.21 ; 20,25.27.28.
Ainsi, ces épîtres prouvent qu’au moment de leur composition, c’est-à-dire en 107 après J.-C., saint Ignace connaissait les quatre Évangiles ; et comme il avait été évêque à Antioche pendant quarante ans avant d’écrire ces épîtres, il avait bien sûr pris connaissance des Évangiles non pas en 107, mais beaucoup plus tôt, et très probablement juste après leur composition.
Polycarpe, évêque de Smyrne, disciple de l’Apôtre Jean. Le disciple de saint Polycarpe, saint Irénée, évêque de Lyon, dans sa lettre à Florin, parle ainsi de son maître : « J’étais encore jeune lorsque je t’ai vu en Asie Mineure chez Polycarpe ; je pourrais maintenant décrire la place où il était assis et parlait, le bienheureux Polycarpe, décrire sa démarche, son genre de vie et son apparence extérieure, ses entretiens avec le peuple, comment il racontait sa communion avec Jean et avec les autres témoins oculaires du Seigneur, comment il se rappelait leurs paroles et rapportait ce qu’il avait entendu d’eux touchant le Seigneur, Son enseignement et Ses miracles. Comme il avait tout entendu des témoins oculaires de la Parole de vie, tous ses récits s’accordaient avec l’Écriture. » (cf. Eusèbe, 4, 14).
Saint Polycarpe fut évêque de Smyrne plus de quarante ans ; il fut brûlé vif sur un bûcher pendant la persécution des chrétiens sous Marc Aurèle, à la demande de la populace païenne aidée par les Juifs qui apportaient du bois pour le bûcher, bien que ce fût un jour de sabbat.
Dans l’épître aux Philippiens, écrite peu après le martyre de saint Ignace, saint Polycarpe cite les passages suivants des Évangiles : de Matthieu — 5,3.10 ; 6,13 ; 26,41 ; de Marc — 14,38 ; et de Luc — 6,37.38. Bien que cette épître ne contienne pas de références à l’Évangile selon Jean, elle cite en revanche des paroles de la première épître de cet Apôtre (1 Jn 4,3), qui fut écrite par lui après l’Évangile. Étant disciple de l’Apôtre Jean et citant dans son épître (la seule conservée de tous ses écrits) des extraits de l’épître catholique de Jean, Polycarpe devait sans doute connaître aussi son Évangile (chap. 2 et 7 de l’épître. Voir Écrits des hommes apostoliques).
Papias, évêque de Hiérapolis. Saint Irénée, évêque de Lyon, dans son 5e livre Contre les hérésies, chap. 23 (voir ses œuvres en trad. russe, 1871), dit que Papias fut disciple de Jean et compagnon de Polycarpe, et qu’il écrivit cinq livres intitulés « Exposition des paroles du Seigneur ». Ces livres ne sont cependant pas conservés ; seuls des fragments en sont cités par Eusèbe dans son Histoire ecclésiastique (3, 39). Dans ces livres, à en juger par les fragments conservés, Papias dit : 1) que « Matthieu a consigné les paroles du Seigneur en langue hébraïque, et chacun les a traduites comme il pouvait » ; et 2) « Marc, interprète de Pierre, a écrit avec exactitude tout ce dont il se souvenait, bien qu’il n’ait pas suivi l’ordre des paroles et des actions du Christ, parce qu’il n’avait pas lui-même écouté le Seigneur ni ne L’avait accompagné. Par la suite, il fut avec Pierre, mais Pierre exposait l’enseignement dans le but de satisfaire les besoins des auditeurs, non pour transmettre les paroles du Seigneur dans l’ordre. C’est pourquoi Marc n’a nullement péché en décrivant certains événements tels qu’il s’en souvenait : il ne se souciait que de ne rien omettre de ce qu’il avait entendu ni de ne le déformer. » Il cite également des textes de la première épître de l’Apôtre Jean (voir Tischendorf, 221).
Renan dit que si Polycarpe et Papias, considérés comme disciples de l’Apôtre Jean, ne mentionnent pas dans leurs écrits son Évangile, c’est qu’à leur époque cet Évangile n’existait pas. Cette remarque aurait un sens substantiel si nous pouvions lire toutes les œuvres de Polycarpe et de Papias, mais comme de tous les écrits de Papias seuls quelques fragments nous sont parvenus, et des écrits de Polycarpe seulement son épître aux Philippiens, la remarque de Renan perd toute signification. Il se peut très bien que dans les œuvres perdues de ces hommes apostoliques se trouvassent des emprunts à l’Évangile de Jean ; et cette hypothèse n’a rien d’invraisemblable, car dans leurs œuvres conservées se trouvent des citations textuelles de l’épître de Jean, écrite par lui après son Évangile. Du reste, un nouveau fragment des écrits de Papias, cité par Thomasius, atteste que l’Évangile de Jean était connu de Papias (voir l’ouvrage de Didon, Jésus-Christ, 1).
Écrivains du deuxième groupe : saint Justin le Philosophe, saint Irénée, Tatien, Clément d’Alexandrie, Athénagore d’Athènes, saint Théophile d’Antioche, Tertullien et Origène.
Justin le Philosophe, dans son ouvrage Dialogue avec Tryphon le Juif, raconte qu’étant encore païen, il étudia tous les systèmes philosophiques de son temps et se passionna particulièrement pour l’enseignement de Platon, mais que toutes ses connaissances ne lui donnaient pas de réponse aux questions qui l’intéressaient sur Dieu, l’âme, son immortalité, etc., jusqu’à ce qu’un vieillard (selon la tradition, saint Polycarpe) ne lui parle de Jésus-Christ et des prophètes qui avaient prédit Sa venue. Ayant alors étudié les prophéties et l’Évangile, il ne trouva en eux que la seule philosophie véritable et utile (voir les œuvres de Justin dans la traduction de Preobrajenski, 1892, p. 134–146).
Justin fut baptisé vers l’an 137 après J.-C. et se mit à parcourir tout l’immense Empire romain, prêchant la foi chrétienne ; pour cela et pour avoir refusé de sacrifier aux dieux païens, il fut décapité entre 163 et 167.
Saint Justin le Philosophe et martyr écrivit de nombreux ouvrages, comme en témoigne l’historien Eusèbe, mais parmi les rares qui nous sont parvenus, seules deux Apologies et le Dialogue avec Tryphon le Juif sont reconnus comme indubitablement authentiques. La 1re Apologie fut présentée à l’empereur Antonin, et la 2de au Sénat romain ; toutes deux furent écrites pour défendre les chrétiens et la foi chrétienne contre les accusations injustes et les persécutions des païens et des juifs. Le Dialogue avec Tryphon le Juif, c’est-à-dire l’entretien d’un chrétien savant avec un scribe juif, révèle une connaissance remarquable de Justin touchant tous les livres de l’Ancien Testament, les Évangiles, les Épîtres des Apôtres et l’Apocalypse. Dans ce dialogue, Justin prouve au juif que les prophètes de l’Ancien Testament ont prédit la venue du Christ, et que Jésus, crucifié sous Ponce Pilate, est précisément ce Christ dont les prophètes ont parlé.
La 1re Apologie de Justin fut écrite entre 150 et 155 ; dans cette Apologie et dans le Dialogue avec Tryphon, on trouve de nombreuses citations textuelles des quatre Évangiles, par exemple :
En tout, dans les œuvres de Justin, on trouve 127 textes évangéliques, à savoir : 88 de l’Évangile selon Matthieu, 7 de Marc, 25 de Luc et 7 de Jean. En citant les textes des Évangiles, saint Justin ajoute souvent : « comme il est dit dans les mémoires des Apôtres et de leurs successeurs » , ou : « les Apôtres, dans les récits qu’ils ont écrits et qu’on appelle Évangiles, ont transmis… » (Dialogue avec Tryphon, § 102–103 ; 1re Apologie, § 66).
Ainsi, les œuvres de Justin le Philosophe attestent qu’aux alentours de l’an 137 après J.-C., les quatre Évangiles étaient déjà des livres sacrés bien connus parmi les chrétiens.
Irénée, évêque de Lyon. Dans sa lettre à Florin, dont un extrait a été cité plus haut, saint Irénée se dit disciple de saint Polycarpe, disciple de saint Apôtre Jean. La naissance d’Irénée est située vers l’an 130. Il passa sa jeunesse à Smyrne, où il se familiarisa avec les œuvres des poètes et philosophes grecs ; à l’âge mûr, il fut envoyé par saint Polycarpe dans les Gaules (l’actuelle France) pour y répandre le christianisme ; après la mort de l’évêque de Lyon Pothin, en 177, il fut choisi pour lui succéder et mourut en 202.
Saint Irénée eut à lutter (par la parole et par la plume) contre les hérésies. Il écrivit de nombreux ouvrages pour défendre le christianisme, mais un seul nous est parvenu : « Réfutation et renversement de la prétendue gnose » , plus connu sous le nom de « Cinq livres contre les hérésies » (voir trad. Preobrajenski, 1871).
Dans cet ouvrage se trouvent les témoignages suivants sur les Évangiles :
1) Au livre 3 (chap. 1, p. 272–273), Irénée dit : « Nous n’avons appris l’économie de notre salut par personne d’autre que par ceux par qui l’Évangile nous est parvenu ; ils l’ont d’abord prêché oralement, puis, par la volonté de Dieu, nous l’ont transmis par écrit. Ainsi, Matthieu a publié chez les Hébreux, dans leur propre langue, un Évangile par écrit, tandis que Pierre et Paul évangélisaient à Rome et fondaient l’Église. Après leur départ, Marc, le disciple et interprète de Pierre, nous a transmis par écrit ce qui avait été prêché par Pierre. Et Luc, le compagnon de Paul, a consigné dans un livre l’Évangile prêché par celui-ci. Ensuite, Jean, le disciple du Seigneur, celui qui reposa sur Sa poitrine, a également publié l’Évangile pendant son séjour à Éphèse en Asie. »
2) Citant dans ce même livre 3, chap. 10–11 (p. 293–310), textuellement de ces Évangiles tout ce qui concerne la naissance de Jean-Baptiste, l’annonciation à Marie, la naissance de Jésus-Christ, la rencontre avec Syméon, Irénée dit : « Tels sont les premiers commencements de l’Évangile. Et si grande est la fiabilité de ces Évangiles que les hérétiques eux-mêmes leur rendent témoignage, et que chacun d’eux, à partir d’eux, s’efforce de confirmer son enseignement. »
3) Parlant du fait que l’hérétique Marcion et ses disciples, tout en reconnaissant l’Évangile selon Luc, le raccourcissent pour leurs propres besoins, saint Irénée défend l’autorité des Évangélistes en ces termes : « Les Apôtres ont simplement enseigné à tous, sans considération de personne, ce qu’ils avaient appris du Seigneur. Ainsi, Luc, sans considération de personne, nous a transmis ce qu’il avait appris d’eux, comme il en témoigne lui-même en disant : “selon que nous l’ont transmis ceux qui ont été dès le commencement les témoins oculaires et les serviteurs de la Parole” (p. 340). Luc a prêché avec Paul, a été appelé par lui le bien-aimé (Col 4,14), a évangélisé avec lui et a été autorisé par lui à nous transmettre l’Évangile » (p. 339).
Dans cet ouvrage de saint Irénée, il y a tant d’emprunts textuels aux Évangiles que, si on les citait tous ici, il faudrait recopier la plus grande partie des quatre Évangiles.
Tatien, disciple de saint Justin le Philosophe, vivant au IIe siècle (mort vers 175), écrivit, selon Eusèbe et Jérôme, de très nombreux livres ; mais il ne nous reste que son Discours contre les Grecs, dans lequel il dénonce la folie de la religion païenne et prouve la divinité de l’Écriture Sainte (voir Œuvres des anciens apologistes chrétiens, trad. Preobrajenski, 1895).
Dans ce Discours, Tatien parle ainsi de sa conversion du paganisme au Christ : « J’ai voyagé dans de nombreux pays, je me suis livré, en tant que sophiste, à vos sciences, j’ai étudié les arts et diverses inventions (§ 35, p. 41). Tandis que mon esprit examinait tout ce qui est meilleur, je tombai sur certains livres, plus anciens que les enseignements grecs et si divins qu’ils ne peuvent être comparés à leurs erreurs ; et je crus à ces livres, à cause de la simplicité de leur langage, du manque d’artifice des écrivains, de la compréhensibilité de l’explication de toute la création, de la prévision de l’avenir, de la supériorité des règles et, enfin, de l’enseignement sur l’unique Souverain de toutes choses (§ 29, p. 36). Ayant été éclairé par leur connaissance, je me décidai à rejeter les erreurs païennes comme des radotages enfantins (§ 30, p. 36) ; je pris congé de l’orgueil romain, de la froide éloquence athénienne et des diverses doctrines » (§ 35, p. 41).
Dans ce même discours contre les Grecs, Tatien expose en détail la doctrine du Verbe (§ 5–7, p. 14–16), empruntant beaucoup à l’Évangile selon Jean, et cite même les paroles mêmes de cet Évangéliste, par exemple : « Les ténèbres n’ont point accueilli la lumière » (Jn 1,5) (§ 13, p. 22), et : « Tout a été fait par Lui, et rien n’a été fait sans Lui » (Jn 1,3) (§ 19, p. 29).
Tatien se rallia par la suite à la secte des encratites ; à cette époque, selon l’historien Eusèbe (livre 4, 30), il composa un recueil des quatre Évangiles, en enlevant la généalogie de Jésus-Christ et d’autres passages prouvant Son origine selon la chair de David. Ce recueil d’Évangiles, appelé le Diatessaron, fut utilisé non seulement par les disciples de Tatien, mais aussi par les chrétiens orthodoxes. Théodoret († 456) trouva dans les églises de son ressort plus de 200 exemplaires du Diatessaron, les confisqua et les remplaça par les Évangiles des quatre Évangélistes.
Clément d’Alexandrie, disciple de Pantène, homme d’une éducation supérieure pour son temps, devint peu avant l’an 200 le chef de la célèbre école d’Alexandrie.
De ses nombreux écrits, nous sont parvenus L’Exhortation aux païens, Le Pédagogue, Les Stromates (Mélanges) et Quel riche sera sauvé ?
Dans les Stromates, il s’exprime ainsi sur la philosophie : « La philosophie est un véritable modèle de la vérité, un don divin fait aux Grecs (p. 2). Le Seigneur l’a donnée aux Grecs avant leur appel à la foi, parce qu’elle aussi les a conduits au Christ, comme la loi a conduit les Juifs (p. 28). La philosophie cherche la vérité ; et la vérité s’entend de celle dont le Seigneur Lui-même a dit : Je suis la vérité (p. 33). Cependant, nous n’acceptons pas toute philosophie, mais celle qui reconnaît la Providence et l’immortalité (p. 97). »
Dans le même ouvrage, il parle ainsi de ses maîtres : « Cet ouvrage est un trésor de souvenirs pour ma vieillesse ; il esquisse sans artifice ces discours forts et animés que j’ai eu la grâce d’entendre, et il peint en quelque sorte ces hommes bienheureux vraiment dignes de mémoire… Ces hommes, qui ont conservé la véritable tradition du bienheureux enseignement directement des saints Apôtres – Pierre, Jacques, Jean et Paul – ont vécu jusqu’à nous, nous transmettant ces semences des pères et des Apôtres. »
Dans tous ses écrits qui nous sont parvenus, Clément cite de nombreux passages des quatre Évangiles, comme de livres dont l’authenticité et la vérité ne faisaient aucun doute, et il mentionne même les noms des Évangélistes.
Eusèbe, dans son Histoire ecclésiastique (4, 14), cite le passage suivant des Hypotyposes (Esquisses) de Clément : « Des Évangiles, ceux qui contiennent la généalogie de Jésus-Christ ont été écrits en premier. L’Évangile de Marc eut pour origine ceci : lorsque Pierre, à Rome, prêchait publiquement la Parole de Dieu et annonçait l’Évangile par l’inspiration du Saint-Esprit, beaucoup de ceux qui étaient présents demandèrent à Marc, son ancien compagnon, qui se souvenait de tout ce qu’il avait dit, d’écrire ce qu’il avait prêché. Marc écrivit l’Évangile et le remit à ceux qui en avaient besoin. L’ayant appris, Pierre ne s’opposa pas ouvertement à cette œuvre, ni ne l’encouragea. Et le dernier des Évangélistes, Jean, ayant remarqué que dans les Évangiles on n’avait annoncé que ce qui est corporel, sur l’insistance de ses proches et par l’inspiration du Saint-Esprit, écrivit un Évangile spirituel. »
Athénagore d’Athènes, philosophe païen vivant au IIe siècle. Il avait l’intention d’écrire contre le christianisme ; pour cela, il se mit à lire l’Écriture Sainte, et devint prédicateur de la doctrine qu’il avait combattue.
En 166 ou 177, il présenta aux empereurs Marc Aurèle et Lucius Commode la Supplique pour les chrétiens, qui constitue une brillante défense du christianisme contre les attaques injustes et les persécutions (voir Œuvres des anciens apologistes chrétiens, trad. Preobrajenski, 1895). Prouvant dans cette supplique la supériorité morale des chrétiens sur les païens, il cite des paroles textuelles des Évangiles ; par exemple : de l’Évangile selon Matthieu – 5,28.39.44–46 ; 19,9 ; de l’Évangile selon Luc – 6,27.28.32.34.39. Et à un endroit de sa Supplique (§ 12, p. 65), citant un texte de l’Évangile, il précise que « c’est ce que dit l’Écriture » , prouvant ainsi que ce texte a été emprunté par lui à un livre écrit : « Car si vous aimez ceux qui vous aiment, dit l’Écriture, et si vous prêtez à ceux qui vous rendent, quelle récompense aurez-vous ? » (Lc 6,32.34). Parlant de Dieu le Père, du Fils et du Saint-Esprit (§ 10, p. 62), Athénagore manifeste une connaissance certaine de l’Évangile selon Jean.
Théophile, qui fut évêque d’Antioche de 176 à 186, reçut, comme il ressort de ses propres écrits, une éducation païenne et une formation supérieure pour son temps ; à l’âge mûr, il prit connaissance des livres sacrés des chrétiens et crut en Jésus-Christ.
Il écrivit de nombreux ouvrages, et notamment un Commentaire de l’Évangile, comme l’atteste Jérôme ; mais il ne nous reste que ses Trois livres à Autolycus (voir Œuvres des anciens apologistes chrétiens, édit. Preobrajenski). Au livre 2, § 22, discutant de Dieu et de la création du monde, il dit : « C’est pourquoi nous enseignent les saintes Écritures et tous les hommes inspirés, parmi lesquels Jean dit : Au commencement était la Parole, et la Parole était auprès de Dieu, montrant par ces paroles qu’au commencement il n’y avait que Dieu seul, et en Lui la Parole. Puis il dit : et la Parole était Dieu ; tout a été fait par Lui, et rien n’a été fait sans Lui » (Jn 1,1–3). Au livre 3, § 13, il cite cette parole de Jésus-Christ, empruntée à l’Évangile selon Matthieu (5,28–32) : « Quiconque regarde une femme étrangère avec convoitise a déjà commis adultère avec elle dans son cœur. Et celui qui épouse une femme répudiée par son mari commet un adultère ; et celui qui répudie sa femme, sauf pour cause d’impudicité, lui donne occasion de commettre un adultère. » Au même livre, § 14 : « L’Évangile dit : aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous outragent. »
Bref, saint Théophile atteste lui aussi qu’à son époque nos Évangiles étaient tenus pour des livres sacrés, comme ayant été écrits par des hommes inspirés.
Le bienheureux Jérôme certifie que saint Théophile composa lui-même un recueil des quatre Évangiles et écrivit un commentaire sur l’Évangile.
Tertullien naquit à Carthage vers 145 après J.-C. et mourut, croit-on, vers 220. Ayant embrassé la foi chrétienne, il devint un zélé défenseur des persécutés. Parmi ses écrits, sa célèbre Apologie ou Défense des chrétiens contre les païens, écrite pour les dirigeants de l’Empire romain, retient particulièrement l’attention. De plus, de nombreux autres écrits nous sont parvenus, dont certains contre les hérésies. Dans ces ouvrages, Tertullien manifeste une connaissance profonde des quatre Évangiles et cite de nombreux passages textuels ; ce qui nous amène à conclure que le Tétraévangile était son livre de chevet.
Origène naquit vers 186. Chrétien de naissance, il se mit à étudier l’Écriture Sainte dès l’enfance sous la direction de son père, entra ensuite à l’école d’Alexandrie et fut l’élève du chef de l’école, Clément d’Alexandrie ; quand Clément dut quitter Alexandrie, Origène lui succéda.
S’adonnant à l’interprétation de l’Écriture Sainte et à l’enseignement de la théologie à l’école d’Alexandrie, Origène sentit le besoin de se familiariser sérieusement avec la philosophie et, pour cela, suivit les cours du néoplatonicien Ammonius Saccas. Dans une de ses lettres, il s’exprime ainsi à ce sujet : « Quand je me fus entièrement consacré à l’œuvre de proclamation de la doctrine divine, et que la renommée de mon savoir en ce domaine commença à se répandre, et que venaient m’entendre tantôt des hérétiques, tantôt des gens formés à la philosophie grecque, je jugeai nécessaire d’examiner les opinions des hérétiques et ce que les philosophes prétendent savoir de la vérité… Je visitai de nombreux lieux et cherchai partout ceux qui déclaraient savoir quelque chose. »
Origène écrivit de très nombreux ouvrages, parmi lesquels sont particulièrement importants pour notre objectif : Des principes, Commentaire sur l’Évangile selon Jean, Commentaire sur l’Évangile selon Matthieu et Contre Celse.
L’ouvrage Des principes est consacré à l’exposition systématique de la foi chrétienne et contient de nombreuses citations textuelles des quatre Évangiles.
Le Commentaire sur l’Évangile selon Jean et le Commentaire sur l’Évangile selon Matthieu, par leur titre même, attestent que ces Évangiles, à l’époque d’Origène et auparavant, étaient des livres sacrés très répandus, dont personne ne mettait l’authenticité en doute.
Dans son Commentaire sur l’Évangile selon Matthieu, Origène dit : « Je sais que le premier Évangile a été écrit par Matthieu, qui fut autrefois publicain, puis Apôtre de Jésus-Christ, et qu’il l’a écrit en langue hébraïque pour les chrétiens issus du judaïsme. Le second Évangile, celui de Marc, qui l’a écrit d’après les récits de Pierre. Le troisième ensuite, celui de Luc, approuvé par Paul et écrit pour les croyants issus du paganisme. Le dernier Évangile, celui de Jean. » (Eusèbe, Histoire ecclésiastique, 6, 25).
Écrivains du troisième groupe : les hérétiques Basilide, Carpocrate, Valentin, Ptolémée, Héracléon et Marcion, et le païen Celse.
Basilide vivait à Alexandrie et se fit connaître vers 125. Il composa 24 livres de commentaires sur les Évangiles ; et que ces commentaires fussent l’explication de nos Évangiles, on peut le conclure, selon Tischendorf, des paroles d’Agrippa Castor rapportées par Eusèbe, car il affirmait que Basilide acceptait l’ensemble des Évangiles comme un tout. Cette hypothèse est confirmée par le témoignage d’Hippolyte, selon lequel Basilide cite textuellement des extraits des Évangiles de Jean et de Luc, les appliquant selon son système. Il indique aussi le récit de Matthieu concernant l’étoile qui apparut aux mages (Tischendorf, Quand nos Évangiles ont-ils été écrits).
Carpocrate, contemporain de Basilide. Exposant sa doctrine et touchant, entre autres, à sa croyance en la transmigration des âmes, saint Irénée dit que lui et ses disciples se fondaient sur les paroles suivantes de Jésus-Christ, empruntées par eux à l’Évangile selon Matthieu (5,25–26) et à l’Évangile selon Luc (12,58) : « Quand tu vas avec ton adversaire, efforce-toi de te libérer de lui, de peur qu’il ne te mène au juge, que le juge ne te livre à l’exécuteur, et que l’exécuteur ne te jette en prison. En vérité, je te le dis, tu ne sortiras pas de là que tu n’aies rendu jusqu’à la dernière pite. » (Irénée, livre 1, chap. 25, 4).
Valentin, d’origine égyptienne, vivait à Alexandrie ; il arriva à Rome vers 140 et mourut en 160. Il fut le fondateur d’une secte hérétique particulière connue sous le nom de valentiniens. Cherchant à résoudre les questions de l’origine de Dieu, du monde et de l’homme, du bien et du mal, Valentin emprunta beaucoup aux anciennes religions de l’Orient et aux enseignements des philosophes grecs, et voulut concilier le tout avec le christianisme, mais il composa un système des plus absurdes, vague et fantastique.
Selon Tischendorf, la caractéristique du système de Valentin est la terminologie empruntée à l’Évangile de Jean. « En cela, dit Tischendorf, on voit un rapport si incontestable du premier au dernier que, si l’on nie la dépendance de Valentin par rapport à Jean, il ne reste qu’à admettre la dépendance de Jean par rapport à Valentin. Il est compréhensible que l’audace des adversaires de l’Évangile de Jean soit allée jusqu’à cette absurde invention ; on y voit une lutte désespérée pour une opinion favorite menacée de destruction. Irénée dit que la secte de Valentin se servait pleinement de l’Évangile de Jean, tirant sa doctrine de la première ogdoade du premier chapitre de Jean ; ce qu’Hippolyte confirme de son côté, attestant que Valentin employait certaines paroles du Seigneur tirées de l’Évangile selon Jean. Outre ces témoignages sur l’Évangile de Jean, on ne peut pas non plus laisser sans remarque que Valentin se servait aussi des trois premiers Évangiles : ainsi, Valentin reconnaît son démiurge dans le centurion de Capharnaüm et caractérise le démiurge par sa parole (Mt 8,9) ; la fille de Jaïre, morte et ressuscitée (Lc 8,41), il la représente comme l’image sensible de son Achamoth ; la passion et la rédemption du douzième éon, il les représente dans l’histoire de la femme qui souffrait d’un flux de sang depuis douze ans et fut guérie par le Seigneur. On ne peut présenter de preuve plus convaincante de l’autorité ecclésiastique des Évangiles dans les premières décennies du second siècle que cette étrange façon dont Valentin et son école tentèrent de fonder un système si fantastique sur les simples paroles des Évangiles. » (Tischendorf, Quand nos Évangiles ont-ils été écrits).
Ptolémée, un des disciples de Valentin, écrivit une lettre à Flore, entièrement conservée par Épiphane ; on y trouve, avec quelques citations de l’Évangile de Matthieu, une également de l’Évangile de Jean (Tischendorf).
Héracléon, contemporain de Valentin, écrivit tout un commentaire sur l’Évangile selon Jean ; Origène a conservé ce commentaire en de nombreux fragments, d’où il ressort comment Héracléon tenta d’étayer sa doctrine par l’Évangile de Jean (Tischendorf).
Marcion naquit au début du second siècle à Sinope, où son père était évêque ; il fut prêtre de l’Église de Sinope et, pour hérésie, fut excommunié par son propre père. Selon le témoignage de saint Irénée, il déformait l’Évangile de Luc, en supprimant tout ce qui se rapporte à la naissance de Jésus-Christ (Irénée, livre 1, chap. 27, 2). Et Tertullien cite l’extrait suivant d’une lettre de Marcion, prouvant qu’il connaissait bien les Évangiles de Matthieu et de Luc : « Éloignez de mes yeux, dit-il, cet ordre sévère de César (Lc 2,1), cette misérable hôtellerie, ces langes, cette crèche incommode (Lc 2,7) ; que cette multitude d’anges rende honneur à son Seigneur et ne se laisse pas séduire par des fantômes nocturnes (Lc 2,13–14). Laissez plutôt les bergers à leurs troupeaux (Lc 2,8.15–17). Que les mages ne prennent pas la peine d’entreprendre un si long voyage ; que leurs richesses leur restent (Mt 2,1.11). Qu’Hérode soit plus humain, pour que Jérémie ne se vante pas de sa prophétie (Mt 2,16–18). Il ne faut pas circoncire l’enfant, pour qu’il ne pleure pas (Lc 2,21). Ne le présentez pas au temple, pour ne pas charger les parents des frais du sacrifice. Ne le mettez pas entre les mains de Syméon, pour que ce vieillard décrépit ne le laisse pas tomber. Faites taire cette vieille prophétesse, de peur qu’elle n’ensorcelle l’enfant » (Lc 2,22–38). En citant cet extrait de la lettre, Tertullien s’écrie : « Voilà par quelles subtilités tu as osé, Marcion, écarter les preuves certaines de l’humanité du Christ ! » (voir Œuvres de Tertullien, trad. Karnéïev, part. 3, § 2–3). En conséquence, il faut reconnaître que Marcion connaissait les Évangiles de Matthieu et de Luc.
Celse – philosophe païen du temps d’Antonin et de Marc Aurèle, écrivit au milieu du second siècle un ouvrage remarquable par sa haine contre le Christ, intitulé Le Discours véritable.
Malgré les terribles persécutions, le nombre des chrétiens ne cessait de croître : ni les bûchers sur lesquels on les brûlait en masse, ni les bêtes sauvages qui les dévoraient dans les cirques, n’arrêtèrent leur élan vers le Christ. Ce succès, inexplicable pour les fiers Romains, de la prédication évangélique les obligea à réfléchir sur le sort futur de la puissante Rome. On suggéra à l’empereur Marc Aurèle que les chrétiens refusaient de l’aider à se défendre contre les ennemis, que si cela continuait, il resterait bientôt seul et l’État deviendrait la proie des barbares, et que pour restaurer la bravoure romaine et la puissance de l’Empire romain, il ne restait qu’un seul moyen : exterminer tous les chrétiens. Sous l’influence de ces calomnies, Marc Aurèle publia un décret cruel ordonnant de rechercher les chrétiens et de les exécuter, et de donner leurs biens aux délateurs et aux espions. Les conséquences de cet ordre barbare furent terribles. Mais le philosophe Celse se réjouissait méchamment, disant : « Le démon des chrétiens est chassé de chaque pays, et ceux qui lui sont consacrés sont emmenés enchaînés et attachés au poteau, et ce démon, ou, comme tu dis, le Fils de Dieu, ne se venge pas. »
Celse, pressentant pourtant que les supplices n’atteindraient pas leur but cette fois non plus, jugea nécessaire de combattre les chrétiens avec une autre arme, son ouvrage Le Discours véritable. Cet ouvrage ne nous est pas parvenu en entier, mais il est connu par de nombreuses citations textuelles qu’en a faites Origène dans son ouvrage conservé Huit livres contre Celse.
Dans ses attaques contre les chrétiens, Celse se servit de la haine juive contre eux et de tous les mensonges que les Juifs répandaient sur Jésus-Christ, mais il emprunta le matériel de ses attaques à nos Évangiles.
« Il est certain qu’il connaissait :
1) l’Évangile selon Matthieu, parce qu’il parle de tous les événements décrits dans les deux premiers chapitres de cet Évangile et passés sous silence par les autres Évangélistes, comme : l’étoile qui indiquait le chemin aux mages, leur voyage à Bethléem, les présents qu’ils offrirent au Messie nouveau-né, la persécution d’Hérode, l’apparition de l’ange à Joseph, le séjour de Jésus en Égypte ; il cite de nombreux passages du sermon sur la montagne, raconte la vocation des Apôtres et rapporte les paroles mêmes du Sauveur : quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre (Mt 10,23) ; il mentionne la trahison de Judas, les reniements de Pierre, la prière de Jésus-Christ au jardin de Gethsémani : Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de Moi (Mt 26,39), la coupe de vinaigre et de fiel présentée au Sauveur pendant Ses souffrances, les ténèbres et le tremblement de terre au moment de Sa mort, et de nombreux événements tels qu’ils sont décrits par l’Évangéliste Matthieu ;
2) l’Évangile selon Marc, parce qu’il rapporte un cas particulier dont il ne pouvait trouver la base que dans cet Évangile : il affirmait que le Sauveur ressuscité n’avait été vu que par une seule femme, et encore “effrayée et hors d’elle-même” ; une telle objection, il ne pouvait la fonder que sur un seul passage de l’Évangile de Marc : elles furent saisies de tremblement et d’effroi (Mc 16,8) ;
3) l’Évangile selon Luc, parce qu’il se plaint en un endroit de l’orgueil des généalogistes qui font remonter la généalogie de Jésus jusqu’à Adam – particularité qui n’appartient qu’à l’Évangéliste Luc (3,23–38) ; et
4) l’Évangile selon Jean, car il fait allusion à la doctrine du Verbe qui est le Fils de Dieu, au fait que du côté percé du Sauveur crucifié ont coulé du sang et de l’eau, l’appelle la lumière et la vie – particularités encore qui ne se trouvent que chez l’Évangéliste Jean. » (Extrait du Recueil de Barsov, 1, 51).
Celse lui-même reconnaissait qu’il avait utilisé nos Évangiles ; Origène rapporte ses paroles : « Et tout cela, nous l’avons emprunté à vos propres écrits ; nous n’employons pas d’autres témoignages, car vous tombez par votre propre épée. » Mais en même temps, Origène indique que Celse cite dans son ouvrage beaucoup de choses qui ne se trouvent pas dans les Évangiles ; et cela concerne ses blasphèmes contre la Vierge Marie, son histoire de l’enfance de Jésus, etc. ; la source de ces inventions est indiquée par Celse lui-même, disant : « Je pourrais présenter beaucoup de choses écrites sur Jésus conformément à la vérité, mais autrement que dans les écrits des disciples de Jésus »… (Tischendorf).
On pourrait citer les œuvres d’autres écrivains, mais nous estimons suffisants les témoignages des écrivains des deux premiers siècles.
Ainsi, l’authenticité de nos Évangiles nous est attestée par des témoins de haute antiquité : les disciples directs des Apôtres, les philosophes païens convertis au Christ, et les ennemis jurés du Christ.
Ces témoins ne savaient pas ce qu’on leur demanderait 17 ou 18 siècles plus tard, et c’est pourquoi les témoignages écrits qu’ils ont laissés (leurs œuvres) sont particulièrement précieux pour nous.
Si Celse, Marcion, Valentin, Basilide et les autres ennemis du Christ avaient douté de l’authenticité des Évangiles, ils auraient certainement tenté de prouver le bien-fondé de leurs doutes. Mais comme dans leurs œuvres il n’y a même pas d’allusion à de telles tentatives, on doit conclure qu’ils furent contraints de rejeter tout doute et de reconnaître l’authenticité des Évangiles, et qu’ils furent contraints d’agir ainsi, certes non par légèreté, mais par un examen approfondi. Et s’ils avaient pu deviner qu’au bout de plusieurs siècles il se trouverait des gens pour nier l’authenticité de nos Évangiles, ils auraient à peine fait référence dans leurs écrits aux Évangiles comme aux écrits incontestables des disciples de Jésus-Christ, ils auraient à peine fait des emprunts textuels, ils auraient à peine laissé une telle arme contre les incroyants !
Et les savants païens devenus chrétiens – les philosophes Justin, Tatien, Clément, Athénagore, Théophile – auraient-ils pu, dans leur recherche de la vérité, accepter des livres dont ils ne se seraient pas assurés de l’authenticité après un examen minutieux ?
Et les disciples directs des Apôtres, qui ont vu de leurs yeux les rédacteurs de nos Évangiles, qui les ont connus personnellement, qui ont entendu de leur bouche ce qui est rapporté dans les Évangiles, et qui ont peut-être recopié pour eux-mêmes les Évangiles à partir des manuscrits des Évangélistes eux-mêmes – auraient-ils pu citer dans leurs épîtres des extraits textuels non pas de ces Évangiles qui ont été, pour ainsi dire, écrits sous leurs yeux, mais de quelque autre ?
La véracité des témoignages de tous ces témoins, concernant la question qui nous occupe, ne peut être mise en doute. Et si tous attestent qu’ils reconnaissaient nos Évangiles comme authentiques, et qu’ils les reconnaissaient comme tels non seulement par la foi mais aussi par conviction, et qu’ils avaient d’ailleurs tous les moyens de former une telle conviction, nous n’avons aucune raison de rejeter leur témoignage.
Ayant ainsi reconnu l’authenticité de nos Évangiles canoniques, nous devons maintenant examiner plus précisément la question du moment de leur rédaction.
Si Celse, dans son ouvrage écrit au milieu du second siècle, répétant ce qui est dit dans nos Évangiles, déclare qu’il a tout emprunté aux écrits des disciples de Jésus ; si Justin le Philosophe, dans sa 1re Apologie écrite vers 150, citant des textes des Évangiles, précise que les Apôtres ont ainsi transmis dans leurs récits écrits qu’on appelle Évangiles ; si Ignace le Théophore, dans ses épîtres de l’an 107, citant de nombreux emprunts textuels aux quatre Évangiles, dit que l’Évangile contient la venue de notre Seigneur Jésus-Christ, Sa passion et Sa résurrection… alors, sur la base de ces témoignages, nous devons reconnaître que les quatre Évangiles ont été écrits au premier siècle.
Saint Irénée, dans son ouvrage Cinq livres contre les hérésies, atteste que d’abord Matthieu a écrit l’Évangile, puis Marc, ensuite Luc, et après eux Jean ; il certifie aussi que Matthieu a écrit l’Évangile au moment où les Apôtres Pierre et Paul évangélisaient à Rome ; que Marc, disciple et interprète de Pierre, a transmis par écrit ce qui avait été prêché par Pierre ; que Luc, compagnon de Paul, a consigné dans un livre l’Évangile prêché par l’Apôtre Paul ; et que Jean a également écrit l’Évangile pendant son séjour à Éphèse (livre 3, chap. 1, 1).
Irénée était, comme dit plus haut, disciple de Polycarpe, et Polycarpe disciple de l’Apôtre Jean ; par conséquent, la tradition transmise par Irénée concernant le moment et l’ordre de composition des quatre Évangiles ne pouvait lui parvenir autrement que par Polycarpe, de l’Apôtre Jean lui-même.
Or, on sait que les Apôtres Pierre et Paul subirent le martyre à Rome sous le règne de Néron, qui prit fin en 68 ; par conséquent, l’Évangile de Matthieu a été écrit avant 68.
Selon une tradition conservée par Clément d’Alexandrie, l’Apôtre Matthieu resta à Jérusalem jusqu’à la 15e année, et selon une autre tradition consignée par Eusèbe, jusqu’à la 8e année après l’Ascension de Jésus-Christ, puis il partit prêcher à d’autres peuples ; et comme, d’après les témoignages de Papias, Irénée, Origène, Jérôme et d’autres, il écrivit son Évangile pour les Juifs en langue hébraïque, on doit penser qu’il l’écrivit avant son départ vers d’autres peuples, c’est-à-dire avant 42–49 après J.-C.
Eusèbe de Césarée, dans son Histoire ecclésiastique (5, 10), rapporte une tradition conservée jusqu’à son temps (260–340) selon laquelle Pantène, chef de l’école d’Alexandrie, voyagea en Inde pour y prêcher la doctrine de Jésus-Christ et y trouva chez les habitants une copie de l’Évangile de Matthieu écrit en hébreu ; il apprit là que l’Apôtre Barthélemy avait prêché en Inde, et qu’il avait apporté et laissé cet Évangile.
L’Évangile écrit par Matthieu en hébreu fut bientôt traduit en grec, la langue courante à l’époque ; l’original hébreu est perdu, et aucun des anciens écrivains ne le connaissait. On suppose que la traduction a été faite par Matthieu lui-même.
Marc, compagnon des Apôtres Paul puis Pierre, après leur mort en martyr à Rome, s’installa à Alexandrie et y fut le premier évêque ; cette circonstance, c’est-à-dire le long séjour de Marc à Alexandrie (ce dont Eusèbe témoigne), donne une force particulière à la fiabilité du témoignage de Clément d’Alexandrie, qui vécut aussi à Alexandrie quelque temps plus tard, et à qui donc une tradition fidèle sur Marc a pu parvenir. Selon le récit de Clément, conservé par Eusèbe, les chrétiens vivant à Rome, où Marc se trouvait avec l’Apôtre Pierre, demandèrent à Marc d’écrire pour eux la prédication orale de Pierre. L’Apôtre Pierre ne l’en empêcha pas, ni ne l’y encouragea ; il se réjouit du zèle des Romains et, lorsque l’Évangile fut écrit, il approuva publiquement ce qui avait été écrit. « Et ce récit, ajoute Clément, est appelé l’Évangile de Marc. » Ainsi, les témoignages d’Irénée et de Clément nous forcent à reconnaître que Marc écrivit son Évangile avant la mort de l’Apôtre Pierre, c’est-à-dire avant 68.
Luc termine son livre des Actes des Apôtres par la nouvelle du séjour de deux ans de l’Apôtre Paul à Rome ; c’est vers cette époque, c’est-à-dire vers 63 ou 64, que ce livre fut écrit, car s’il avait été écrit plus tard, il aurait sans doute décrit les circonstances de la vie ultérieure de l’Apôtre Paul. Ce livre est la continuation de l’Évangile, comme Luc lui-même en témoigne au début (Ac 1,1) ; par conséquent, l’Évangile selon Luc a été écrit avant 63.
L’Apôtre Jean témoigne lui-même dans son Apocalypse qu’il était dans l’île de Patmos « à cause de la parole de Dieu et du témoignage de Jésus-Christ » (Ap 1,9), c’est-à-dire qu’il y fut exilé. Du début du chapitre 11 de l’Apocalypse, il ressort qu’elle a été écrite avant la destruction de Jérusalem, c’est-à-dire avant 70, car dans ce chapitre il est question du temple comme encore debout. Clément d’Alexandrie et Origène disent que Jean fut exilé par un tyran, sans préciser lequel ; mais étant donné que cela n’a pu se produire qu’avant 70, on doit reconnaître que Jean fut exilé sur l’île de Patmos la dernière année du règne de Néron, c’est-à-dire en 68, après la mort des Apôtres Pierre et Paul. Et comme Jean écrivit son Évangile après l’Apocalypse, il est certain qu’il fut écrit après 68. Selon le témoignage d’Épiphane, Jean écrivit l’Évangile dans un âge très avancé, sous le règne de Domitien, qui, comme on sait, commença en 81 et s’acheva en 96. Par conséquent, la date de composition de l’Évangile selon Jean doit être située dans les années 80 ou au début des années 90 du premier siècle après J.-C.
En ce qui concerne l’époque d’apparition des écrits apostoliques, il faut remarquer que les premiers chrétiens avaient certainement besoin d’une exposition écrite de l’enseignement que les Apôtres leur prêchaient ; il est également certain que les Apôtres durent satisfaire ce besoin de ceux qu’ils convertissaient au Christ ; et nous avons des preuves que les écrits apostoliques furent rassemblés et diffusés du vivant même de leurs auteurs. L’Apôtre Paul écrivit dans son épître aux Colossiens (4,16) : « Lorsque cette épître aura été lue chez vous, faites en sorte qu’elle soit aussi lue dans l’Église des Laodicéens ; et lisez aussi celle qui vous viendra de Laodicée. » Et l’Apôtre Pierre, dans sa seconde épître (3,15–16), dit : « Croyez que la patience de notre Seigneur est pour votre salut, comme notre bien-aimé frère Paul, selon la sagesse qui lui a été donnée, vous a aussi écrit, comme il le fait dans toutes ses épîtres, où il y a des points difficiles à comprendre, que les personnes ignorantes et mal affermies tordent, pour leur propre perdition, comme elles le font aussi pour les autres Écritures. » De ces paroles de l’Apôtre Pierre, il ressort qu’il connaissait un recueil des épîtres de Paul, ainsi que d’autres Écritures, probablement également apostoliques. Et de là, on doit conclure que le recueil des écrits apostoliques fut fait à une époque où leurs auteurs et d’autres témoins oculaires et serviteurs de la Parole étaient encore vivants, et pouvaient attester de leur authenticité ; dès lors, la fausseté d’un quelconque écrit pouvait être immédiatement découverte.
Source : http://azbyka.ru/otechnik/Biblia/tolkova