La question de la manière dont la divinité et l’humanité sont unies dans le Christ est la pierre angulaire du salut chrétien. Les saints Pères du IVe Concile œcuménique (Chalcédoine, 451) ont défini dogmatiquement que le Seigneur Jésus-Christ est Dieu parfait et Homme parfait, connu en deux natures (divine et humaine), unies dans une seule hypostase sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation.
Cependant, dès le Ve siècle, des doctrines rejetant ce dogme sont apparues. Parmi elles, le miaphysisme, professé aujourd’hui par l’Église apostolique arménienne, l’Église copte orthodoxe, l’Église syriaque orthodoxe et d’autres Églises d’Orient ancien. Bien que les représentants actuels de ces Églises préfèrent le terme « miaphysisme » pour éviter les extrêmes d’Eutychès, l’essence de leur christologie reste inacceptable pour l’Église orthodoxe.
1. Contexte historique et tromperie terminologique
Les apologètes contemporains des non-chalcédoniens affirment souvent que la division est due à un malentendu terminologique et que leur foi est identique à la foi orthodoxe. Cependant, comme le note le protopresbytre Théodore Zissis, cela « non seulement ne correspond pas à la réalité, mais est entièrement né d’une volonté délibérée de la déformer ».
Les Églises d’Orient ancien n’acceptent que les trois premiers conciles œcuméniques, rejetant Chalcédoine. S’il s’agissait d’une dispute terminologique, pourquoi l’Église, mue par l’Esprit Saint, a-t-elle pendant des siècles anathématisé les chefs des anti-chalcédoniens – Dioscore, Sévère d’Antioche et d’autres ? « Des générations nombreuses de saints et de docteurs de l’Église, en condamnant les monophysites, les jacobites, les acéphales, les sévériens et autres, se seraient-elles trompées ? » interroge le théologien orthodoxe.
2. La Bible témoigne des deux natures
L’Écriture ne laisse aucune place à la doctrine d’une seule nature (μία φύσις) dans le Christ après l’union. L’Apôtre Paul dit du Christ : « Lui qui est dans la forme de Dieu, n’a point regardé son égalité avec Dieu comme une chose à arracher ; mais il s’est dépouillé lui-même, en prenant la forme d’esclave, en devenant semblable aux hommes, et reconnu comme homme à son extérieur » (Philippiens 2, 6-7).
On distingue ici clairement :
1. « La forme de Dieu » – la nature divine.
2. « La forme d’esclave » – la nature humaine.
S’il n’y avait qu’une seule nature, l’Apôtre ne pourrait pas parler de la distinction entre ces états. Le Christ dit de lui-même : « Moi et le Père nous sommes un » (Jean 10, 30), ce qui indique l’unité de la divinité, et en même temps : « Mon Père est plus grand que moi » (Jean 14, 28), ce qui indique son état humain (kénose). S’il n’y avait qu’une seule nature dans le Christ, les paroles selon lesquelles le Père est « plus grand » que lui signifieraient un amoindrissement de la divinité, ce qui est un blasphème.
3. L’héritage patristique contre le miaphysisme
Cyrille d’Alexandrie – pas un soutien de l’hérésie
Les miaphysites invoquent constamment la formule de saint Cyrille d’Alexandrie : « Une seule nature du Verbe de Dieu incarnée » (μία φύσις τοῦ θεοῦ λόγου σεσαρκωμένη). Mais ils sortent cette phrase de son contexte polémique. Saint Cyrille luttait contre Nestorius, qui divisait le Christ en deux personnes (un fils de l’homme et un Fils de Dieu). Pour souligner l’unité de l’hypostase, Cyrille utilisait le mot physis dans le sens d’hypostase.
Le saint lui-même n’admettait pas l’idée d’un mélange ou d’une fusion. Dans sa Lettre à Acace de Mélitène, il écrit : « Nous affirmons que les deux natures se sont unies ; et nous croyons qu’après cette union, ayant en quelque sorte aboli leur séparation en deux, il demeure une seule nature du Fils, en tant qu’unique, mais incarné et fait homme. »
Comment les orthodoxes interprètent-ils ces paroles ? Saint Cyrille parle d’une seule Personne (hypostase), mais il ne nie pas pour autant la réalité des deux natures après l’union, sinon il se contredirait lui-même en appelant « deux natures » à s’être unies. Saint Jean Damascène dans son Exposé précis de la foi orthodoxe explique que saint Cyrille appelait la nature hypostase, confessant « deux natures dans le Christ et une seule hypostase ». L’Église orthodoxe accepte les paroles de Cyrille dans l’interprétation conciliaire qu’en ont donnée les Pères de Chalcédoine et du Ve Concile œcuménique.
Témoignage de saint Anastase le Sinaïte
Le grand lutteur contre le monophysisme au VIIe siècle, saint Anastase le Sinaïte, dans son ouvrage Le Guide (autrement La Voie orthodoxe), apporte des arguments irréfutables contre les faux docteurs. Au chapitre XX, il formule des apories (objections logiques) contre les sévériens :
· S’il n’y a qu’une seule nature dans le Christ, alors, ou bien la divinité a souffert sur la Croix (ce qui est impossible et blasphématoire), ou bien l’humanité a été déifiée au point de perdre ses propres propriétés.
· Saint Anastase montre que les Pères qui ont vécu avant Nestorius et après lui « utilisaient pieusement (car ils confessaient l’union selon l’hypostase) des expressions diphysites », témoignant des deux natures parfaites du Christ : « de la pure divinité et de l’humanité sans péché, unies hypostatiquement sans division ».
4. Arguments logiques et sotériologiques
Premier argument : Des deux volontés
De la doctrine des deux natures découle inévitablement la doctrine des deux volontés (le monothélisme a été condamné au VIe Concile œcuménique, que les non-chalcédoniens rejettent également). Dans l’Évangile, nous voyons deux volontés dans le Christ :
Au jardin de Gethsémani, le Christ dit : « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Toutefois, non pas comme je veux, mais comme tu veux » (Matthieu 26, 39).
Ici agit la volonté humaine, qui s’oppose naturellement à la mort, et la volonté divine, qui, d’accord avec le Père, veut éternellement le salut du monde. S’il n’y avait qu’une seule volonté (divino-humaine), cette prière serait une mise en scène hypocrite, et le Christ ne serait pas pour nous un exemple de combat et d’obéissance. Comme le note justement un pasteur contemporain : « Si tu ne comprends pas comment agissent la volonté humaine et la volonté divine dans le Christ, tu ne trouveras pas en cela de guide pratique pour toi-même. »
Deuxième argument : De l’impossibilité du salut en cas de mélange
Saint Grégoire le Théologien dit : « Ce qui n’a pas été assumé n’a pas été guéri ; mais ce qui est uni à Dieu est sauvé » (Lettre à Clédonius). Si dans le Christ la nature humaine ne conserve pas sa plénitude mais se « dissout » dans la divinité, comme une goutte dans la mer (métaphore des monophysites extrêmes), alors notre salut est impossible. Car ce serait non pas la nature humaine qui serait sauvée, mais une troisième nature, étrangère à nous.
Troisième argument : De l’adoration
Les orthodoxes ont toujours confessé : « Crucifié pour nous dans sa chair ». S’il n’y a qu’une seule nature, on ne comprend pas comment le Christ est mort. La divinité est immortelle. Si, selon l’enseignement des non-chalcédoniens, il y a dans le Christ « une seule nature complexe », alors la mort (la crucifixion) doit être attribuée soit à la divinité (ce qui est un blasphème), soit on doit nier la réalité de la mort. L’orthodoxie enseigne que le Christ est mort selon son humanité, mais comme cette humanité était inséparable de la divinité dans une seule hypostase, nous confessons la mort du Dieu Verbe lui-même, mais non la mort de la divinité.
5. Réprobation du relativisme œcuménique
Aux XXe et XXIe siècles, un mouvement en faveur de l’union avec les non-chalcédoniens s’est intensifié sous le slogan de la « levée des anathèmes historiques ». Cependant, comme le met en garde le protopresbytre Théodore Zissis, c’est la voie d’un « mauvais accord » : « Mauvaise est la paix et mauvaise est l’unité qui négligent la différence dans la foi, car seule l’unité de la foi et la communion du Saint-Esprit […] peuvent être le fondement solide et inébranlable d’une paix véritable. »
Les Pères de l’Église nous ont enseigné à ne pas chercher la paix au détriment de la vérité. Saint Grégoire le Théologien s’écriait : « Mieux vaut une dispute pour la piété qu’une unité déficiente. » L’Église orthodoxe ne peut renoncer au Concile de Chalcédoine ni aux conciles ultérieurs, car cela reviendrait à reconnaître que le Saint-Esprit a conduit l’Église dans l’erreur pendant plus de mille ans, et que la vérité n’aurait été préservée que par de petits groupes ayant rejeté l’unité conciliaire.
Conclusion
Le miaphysisme, quelles que soient les anciennes terminologies dont il se pare, est une altération dogmatique de l’Incarnation. Il conduit soit au mélange des natures (ce qui rend impossible l’œuvre sotériologique du Christ), soit, comme l’ont montré les travaux de saint Anastase le Sinaïte et d’autres Pères, à des contradictions logiques et à des conclusions blasphématoires concernant la souffrance de la divinité.
L’Église orthodoxe, gardant la formule de Chalcédoine, confesse le seul Christ en deux natures. Et seule cette confession, affirmée par l’Écriture Sainte et la Tradition, rend pour les fidèles effectif le fruit rédempteur du sacrifice du Christ.